Créer et faire durer un groupe de musique: une affaire de relations

Portrait de Charles Étienne Camirand

Quand vient le temps de s'attarder à la question importante de la création et de la gestion d'un groupe de musique (qui n'a pas, à ma connaissance, été abordée suffisamment par les sciences de la gestion), il faut selon moi se poser non seulement la question du « comment y arriver », mais surtout et avant tout celle du pourquoi de la formation d’un groupe, et d’une forme de groupe en particulier. Car pour quelles raisons, au juste, devrait-on former un groupe de musique et lui donner une forme plutôt qu’une autre? À ce sujet, une page du site WikiHow rappelle quelques principes pour former un groupe de musique de manière durable, mais je demeure hautement dubitatif quant à l’ordre des problèmes que le site propose de résoudre pour ce faire (voir http://www.wikihow.com/Form-a-Band). Car selon moi, il faut se poser les questions interrelationnelles bien avant celles d’ordre pratique pour fonder un groupe de musique, parce que les premières auront le plus grand impact sur la réussite ou l’échec du groupe en premier lieu, selon moi. Voyons de quelles questions il s’agit.


Il faut tout d’abord rappeler qu’il n’y a pas un, mais bien trois types de musiciens, en ce qui a trait aux motivations premières de jouer de la musique. Le premier est celui des apprentis en milieu scolaire conventionnel, apprenant pour la plupart un instrument en solitaires, avec un maître pour professeur, et se mettant à jouer de la musique pour eux-mêmes d'abord, puis pour les autres lorsqu'ils se produisent pour la première fois en spectacle. Ces musiciens apprennent à jouer en groupe lorsque leur enseignant, ou leur école, demande à ce qu’ils se produisent en "combos" et petits ensembles, puis en big-bands, choeurs ou orchestres. Un second type est celui des autodidactes, pour qui l’apprentissage musical se fait souvent en groupe dès le départ : ils commencent avant tout à jouer entre amis, à l'adolescence la plupart du temps, et se perfectionnent seuls par la suite, en continuant de temps à autre à faire partie de groupes musicaux. Le troisième type est mixte : il s’agit des musiciens suivant des cours occasionnellement et jouant en groupe en dehors du cadre de leurs cours, avec des amis ou des collègues. Ainsi, que ce soit pour un type ou un autre, le jeu en formation plus ou moins élargie arrive tôt ou tard dans l'évolution musicale de la plupart des musiciens jouant d'un instrument (ce qui exclue donc les DJs...), et cet apprentissage se fait pour différentes raisons, qu’il est important de prendre en compte lorsque vient le temps de former un groupe musical constitué de gens qui ne sont pas nécessairement issus du même type d’apprentissage musical.

Jouer en groupe comporte de nombreux avantages que n'apporte évidemment pas la pratique solitaire de la musique. Tout d'abord, cela permet de développer une nouvelle capacité d’écoute, de jouer un répertoire pratiquement inaccessible, ou du moins, plus difficilement abordable en étant seul, de découvrir une nouvelle musique, celle se prêtant aux ensembles, ainsi que le rôle que son propre instrument peut jouer dans une formation de groupe. Un musicien ne percevra certainement plus de la même manière son instrument et les capacités de ce dernier une fois qu’il aura appris à s’en servir en groupe : le rôle n’est pas le même, et l’espace sonore à occuper doit se confronter à celui d’autres instruments. Le groupe devient donc un espace à la fois limité et élargi de l’expérience musicale; un espace spécifique. Les possibilités ne sont pas plus nombreuses, ni moindres, mais tout simplement complètement différentes. Ensuite, le fait de jouer en groupe permet de développer une panoplie de nouvelles aptitudes psychosociales : développer ses capacités de travail en équipe, apprendre à collaborer, se réaliser avec d'autres dans un projet commun, et répond également à plusieurs besoins musicaux et esthétiques: réaliser des œuvres qui sont le fruit d'un travail collectif, profiter de l’expertise et de l’oreille d’autres musiciens, faire valoir ses capacités musicales avec d’autres, etc.

On pourrait dire que l’ensemble de ces capacités et besoins caractérisant le jeu en groupe fait qu’un groupe de musique prend la forme d’une collectivité : il s’agit d’une communauté esthétique plus ou moins temporaire pendant laquelle des gens échangent des points de vue, des critiques, opèrent des choix en fonction de leurs goûts, et surtout, produisent une même musique ensemble. Mais s’agit-il toujours d’une communauté de production d’un bien culturel, à savoir une musique destinée à la consommation par un public? Pas nécessairement.

Il m’apparaît que pas assez de musiciens se posent la question importante de la fonction de leur musique de groupe. À quoi sert la musique qu’ils produisent? Veulent-ils la garder pour eux, veulent-ils en faire profiter d’autres, et si oui, veulent-ils en faire un produit de consommation? Dépendant de la manière à laquelle les musiciens répondront à ce questionnement, ils pourront orienter la création, la composition, et la gestion de leur collectivité musicale. Car il semble évident qu’un groupe qui joue « pour le simple plaisir de faire de la musique » n’aura pas les mêmes préoccupations et les mêmes exigences, et ne sera pas aux prises avec les mêmes dynamiques de pouvoir qu’un groupe se produisant devant public et désirant vendre un produit. D’autant plus qu’un groupe se voulant professionnel attendra de ses membres qu’ils soient professionnels tant dans leur comportement que leur jeu instrumental. Ces attentes seront mitigées ou absentes d’un groupe qui joue plus ou moins pour le plaisir avant toute chose. Il existe donc deux types de groupes à la base : ceux qui produisent pour eux-mêmes et ceux qui produisent pour les autres, et il faut aussi se poser cette question.

Vient ensuite un autre problème à résoudre. Il s’agit de déterminer le répertoire-type de la communauté musicale. S’agit-il 1) d’un groupe produisant ses propres compositions, 2) d’un groupe interprétant un répertoire issu d’autres compositeurs, ou 3) d’un ensemble mixte réalisant dans différents rapports, mais de manière notable, à la fois des compositions et des reprises? Puis, de ce problème en surgit encore un : quelle forme d’organisation le groupe peut-il et doit-il avoir? J’en entrevois encore une fois de trois sortes : 1) le cas où une seule personne dirige et gère, 2) celui d’un groupe coopératif (rappelant le modèle des WSDE dont j’ai traitées dans un précédent billet de blogue; voir : http://metier-musicien.org/blog/les-wsde-une-solution-davenir-pour-le-domaine-culturel-et-la-soci%C3%A9t%C3%A9 ) et 3) celui d’un groupe mixte, où quelques-uns dirigent et gèrent et d’autres exécutent.

Finalement, la dernière question qu’il faut se poser au moment même de former un groupe de musique est celle de la musique elle-même : quel(s) style(s) de musique ce groupe jouera-t-il? Un groupe, comme communauté esthétique de production, doit pouvoir s’entendre sur les grandes lignes du ou des styles qu’il désire jouer à un moment donné, et surtout, de la manière de le(s) rendre en musique. Cet aspect primordial peut faire en sorte à la longue de causer ou non des conflits esthétiques et des jugements de valeurs plus ou moins destructeurs.

Mon hypothèse est donc, en somme, qu’un groupe sera fonctionnel et durable dans la mesure où il parviendra à conjuguer la provenance de ses musiciens, sa fonction première, son répertoire-type, sa forme organisationnelle et son (ses) style(s) de prédilection de manière cohérente, cohésive et constructive, et ce bien avant de se demander s’il a des chances de succès ou non, ou suffisamment d’argent pour se payer telle ou telle dépense. Même si ces derniers problèmes peuvent s’avérer fatals pour la survie d’un groupe, je les crois bien davantage surmontables que des problèmes d’ordre interrelationnel. Car un groupe peut survivre sans succès, sans argent, sans local de pratique et sans public. Mais dans le désordre et la mésentente, les jours de n’importe quel groupe de musique sont comptés.

En d’autres mots, tout groupe qui fonctionne et dure est un groupe qui parvient à savoir ce qu’il veut produire, et pourquoi il le produit, tout en assurant une bonne répartition des tâches et pouvoirs, alors qu’un groupe qui échoue rencontrera la réalité inverse sur tous ou l’un des précédents points. Les problèmes peuvent par exemple prendre les formes suivantes :

      - Le groupe comporte des musiciens d’origines d’apprentissage divers, et n’arrivent pas à allier les forces et les faiblesses de chacun : certains lisent la musique, d’autres pas, certains connaissent l’histoire de la musique ou la théorie musicale, d’autres non, et les attentes de part et d’autre peuvent devenir conflictuelles

     - Le groupe ne sait pas s’il veut produire pour vendre, ou simplement pour le plaisir : les musiciens ne s’entendent pas sur ce point, que ce soit consciemment ou non. Ils n’ont pas la même vision à long terme pour le groupe. Cela peut conduire à ce que certains musiciens aient des attentes trop élevées par rapport à ce que d’autres dans le groupe sont prêts à fournir comme effort, ou à des malentendus sur les qualités et talents respectifs de chacun

     - Le groupe ne s’entend pas sur le répertoire-type : certains sont plutôt tournés vers l’interprétation, alors que d’autres veulent créer des œuvres originales, ce qui cause des luttes de pouvoirs entre musiciens-créateurs et musiciens-interprètes : les créateurs voudraient que les interprètes soient aussi créatifs qu’eux, et/ou les interprètes voudraient que les créateurs s’intéressent plus souvent à jouer des reprises d’autres compositeurs, car cela serait « plus sûr pour le succès du groupe, ou plus formateur pour se développer un style »

- Le groupe n’a pas la bonne structure : certains ont trop de pouvoir, d’autres pas assez, selon le répertoire-type et la fonction première du groupe. Les créateurs peuvent par exemple devenir trop « directifs », ce qui peut agacer à la longue les interprètes, qui aimeraient bien qu’on leur demande leur avis une fois de temps en temps

- Le groupe n’a pas une culture esthétique d’ensemble, c’est-à-dire que les goûts musicaux des membres divergent trop pour que le groupe puisse fonctionner de manière satisfaisante. Jamais un groupe ne pourra fonctionner alors qu’un ou plusieurs membres ont l’impression de ne pas jouer la musique qu’ils ont réellement envie de faire. Se sentir brimé en tant qu’artiste peut être très irritant à la longue

 

Ainsi, bien avant de se demander à quels besoins individuels le groupe répond, je crois qu’il faut s’intéresser à ce qui permet à une telle communauté de perdurer et de s’épanouir. Un groupe de musique sera enrichissant et constructif si tous s’entendent sur sa mission, sa fonction et leur manière d’y participer, compte tenu des nécessités et des contraintes rencontrées par chacun, car chacun a sans doute une raison qui lui est propre pour laquelle il pratique la musique et désire jouer en groupe. La conjugaison de ces nécessités, désirs et rêves est une priorité pour la fondation et la survie de tout groupe musical.

Il me semble plus que temps que l’on s’intéresse à ces questions dans leurs interactions complexes plutôt que de simplement donner des conseils sur le fait que le groupe soit enregistré ou non sous forme d’entreprise, ou sur les diverses manières de développer un public, d’organiser des concerts, etc. Ces questions ne devraient être posées qu’une fois que les cinq que j’ai évoquées ici ont été soulevées puis réglées de manière claire. Il est pire et plus compliqué d’avoir à mettre fin à une entreprise enregistrée qu’à une simple organisation temporaire, ou d’avoir à mettre fin à un groupe qui s’est déjà produit en spectacle sans avoir avant tout vérifié si les musiciens étaient vraiment faits pour aller ensemble. Pour le dire simplement, un groupe est une collectivité presque aussi tendue et interdépendante qu’un couple : les attentes, les capacités et les rêves doivent se compléter, et non entrer en opposition, pour que la collectivité survive et prospère. 

Ceci dit, il faut rappeler que jouer en groupe n’est pas une priorité absolue dans la carrière ou la vie d’un musicien. Il est parfaitement possible de s’épanouir musicalement, et ce, même en voulant vendre sa musique, sans jamais avoir à jouer avec qui que ce soit; les DJs, les concepteurs sonores de studios ou les concertistes solitaires en sont des preuves vivantes. Aussi, certains musiciens préfèrent pour leur part n’avoir à jouer en groupe que lorsque cela leur est indispensable, et se soucient peu de savoir comment faire fonctionner le(s) groupe(s) au(x)quel(s) il peut leur arriver de participer temporairement et occasionnellement. Les questions de gestion que j’ai ici mentionnées demeurent fondamentales pour les musiciens-gestionnaires et entrepreneurs : ceux qui veulent créer et/ou maintenir en vie les organisations musicales qui les tiennent à cœur.

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