Les nouveaux artistes...

Portrait de Francis Gabriel-Alexandre

Autant que possible, j'essaie de me porter vigoureusement à la défense de la création musicale assistée par ordinateur lorsque cette pratique est, à mon avis, injustement attaquée. De mon point de vue, ces machines sont des outils qui complètent les instruments plus traditionnels comme le sont le piano, le violon, la bass, etc. Cependant, je ne peux pas négliger que la généralisation de leurs utilisisations dans le processus de création de la musique moderne affectent directement les interprètes d'aujourd'hui. L'échantillonnage est une méthode maintenant courante et, souvent, elle permet aux compositeurs d'insérer des instruments acoustiques dans leur musique sans avoir recours à d'interprète. Le compositeur a donc l'avantage d'avoir le choix d'user de l'expertise d'un guitariste, par exemple, ou d'économiser du temps et de l'argent en procédant plutôt à l'échantillonnage d'une guitare dans une oeuvre existante. Il peut aussi utiliser des "plugins" qui répliquent les sons d'instruments acoustiques ce qui réduit grandement le coût d'achat d'un instrument classique qui peut être très dispendieux. Bref, du point de vue des compositeurs, jusqu'à présent, l'omniprésence de l'ordinateur a été plus positive que pour les interprètes. Mais, avec l'évolution constante de la technologie, les choses pourraient changer, particulièrement avec la possible standardisation de la musique entièrement composée par une intelligence artificielle. 

 

 

Extrait du passage de Ray Kurzweil à l'émission I've Got A Secret

 

 

Un semblant de créativité

L'idée de musique composée par une intelligence artificielle existe probablement depuis que les premiers ordinateurs sont apparus. En 1965, Ray Kurzweil a joué quelques mélodies composées par un ordinateur dans I've Got A Secret, une émission de télé où des invités devaient deviner ce qu'il y avait de particulier dans ce que d'autres invités présentaient. Je suppose qu'on ne pouvait pas vraiment considérer comme une menace les premières créations de ces ordinateurs. Cependant, la technologie étant en constante progression, tout récemment la Sony Computer Science Laboratory (de la compagnie Sony, de toutes les compagnies) a publié la chanson Daddy's Car1 composée avec l'assistance de leur programme Flow Machines qui, brièvement, analyse des compositions existantes et combine des éléments de différentes pièces pour créer une nouvelle oeuvre. Dans Daddy's Car, Flow Machines avait pour but de faire une sorte de pastiche du style des Beatles. Tout de même, les paroles ont été écrites par Benoît Carré qui a aussi contribué à l'arrangement et, bien sûr, l'interprétation a été faite par de vraies personnes. Ce qui distingue cette chanson est qu'elle sonne plutôt bien, elle est "catchy", et elle est originale. 

 


Audio de la chanson Daddy's Car 

 

 

Maintenant, on pourrait facilement porter quelques jugements à cette pratique. L'intelligence artificielle ne peut pas vraiment s'asseoir et composer ce qu'elle veut. Elle a besoin d'une intervention humaine pour savoir de quoi elle doit s'inspirer. Elle n'a donc pas de démarche artistique autonome où elle prend la décision de calquer tels artistes et de faire un mélange de tels genres afin de créer quelque chose qui sonne différent de ce qu'on a déjà entendu. L'originalité dans Daddy's Car est trop minime pour que l'on puisse conlure qu'elle est une pièce artistiquement unique. Ainsien tant que compositeurs, les ordinateurs ne devraienpas être perçus comme étant des artistes, enfin, je l'espèreIls ne mettraient donc pas en danger les auteurs-compositeurs-interprètes qui font des concerts et qui veulent vendre leur musique telle quelle, dans le but d'en faire l'attraction principale des auditeursJe pense que les ordinateurs feront plutôt de plus en plus de compétition à ceux qui obtiennent une license sur leur musique pour les films, les jeux vidéos, les annonces, certains types de vidéos sur YouTube, bref lorsque la musique n'est pas mise en avant plan et joue un rôle de soutien. 

 

Déja une présence

Certaines applications nous permettent déjà de réaliser une musique qui a été disons assemblée par une intelligence artificielleDigiband de Athtek et Ludwig en sont des exemplesJukedeck Make2 est un site qui existe depuis près d'un an et qui offre à ses utilisateurs la possibilité d'avoir en quelques secondes et en quelques clics une musique légèrement personnalisée à peu de frais soit: 7$, 15$ ou 150$, dépendamment de l'utilisation qu'ils veulent en faire et, ils peuvent même avoir 5 chansons gratuites durant le premier mois.

 

Page d'accueil de Jukedeck

 

La musique créée est plutôt générique bien sûr, mais, elle répond à une demande croissante de musique de fond pour les créateurs de contenu indépendants qui ont un plus petit budget que les grosses entreprises et qui en plus semblent vouloir prendre une grande part du marché du divertissement. 

 

 

Une ascension lente mais certaine

Je pense que cette technologie deviendra inévitablement un problème pour les compositeurs, et du même coup pour les interprètes. On ne sait pas exactement comment elle va évoluer, mais, on peut croire qu'elle pourra de mieux en mieux stimuler la créativité humaine. Toutefois, la musique à l'image (que ce soit pour les films, les dessins animés, ou les jeux vidéo) est quand même un procédé qui cherche à synchroniser la musique avec l'art visuel ; l'intelligence artificielle n'est pas prête de faire cette manipulation. On peut donc se réjouir, pour l'instant, qu'il lui en manque beaucoup avant de pouvoir nous remplacer. Ensuite, il y aura les complications liées aux droits d'auteurs si, par exemple, l'intelligence artificielle tente d'imiter des artistes établis comme l'a fait Flow Machines pour Daddy's Car, mais ça, c'est un autre problèmeEntretemps, on devrait se pencher sur les difficultés présentes auxquelles font face les musiciens.

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Il y a 3 Commentaires

Portrait de Alexis Elina

Bien d'accord avec toi. Ce n'est pas demain que nous verrons une intelligence artificielle créer une musique suivant les différentes subtilités d'un film/animation. Peu importe l'évolution des intelligences artificielles à travers la musique, je crois qu'il y aura toujours une demande pour la musique composé et imaginé par des vrais musiciens/musiciennes.

Portrait de Joseph Blais

Bien sur, les ordinateurs sont loin de remplacer les humains dans un cadre artistique. Cependant, de nos jours, tout vient avec une musique d'ambiance, que ce soit une application mobile, une experience d'achat ou le démarrage de son auto. Il y a donc une plus grande demande que jamais pour ce genre de musique en deuxième plan. Beaucoup de ces compositions sont déjà faite à partir d'échantillonage ou de loopset la technologie ne fait qu'avancer (par exemple les banques de son de Native Instruments). Selon David Cope à L'University of California, ce genre de création par algorithme ne réduit pas l'acte de création. Ce serait simplement une manière d'exploiter les outils mises à la disposition de l'auteur1.


Pour moi, la différence entre ce genre de composition – que ce soit éffectué par un intéligence artificiel ou un musicien sous contract –et l'art de la composition comme moyen d'expression serait, justement, la création versus l'imitation. Tu touches sur ce point dans ton troisième paragraphe. Un ordinateur ne peut jamais inventer quelque chose de nouveau, il ne peut que recréer ce qu'il a appris selon les données qui l'ont été offert. Et finalement, est-ce que c'est si différent que le compositeur de musique de film qui se fait demander de récréer la musique de Avengers?

Portrait de Edouard Blain-Noël

Super pertinentes comme questions. C'est vrai que ça peut faire peur tout ça, mais je crois quand même que les artistes innovants sauront toujours dépasser, voir même transcender, les attentes humaines et artistiques. Dans le cas d'un automaton, je suis fortement convaincu que leur "travail" servira plutôt de création de contenu "de bas-niveau", et que l'intérêt des musiques plus "organiques", ou plutôt "pas parfaite" des créateurs reviendra de force, comme à chaque nouvelle révolution.

Par exemple, prenons le retour des synthés analogues, le vintage/kitsch, le retour vers la campagne, etc... Ce n'est pas parce qu'on "évolue" que l'on désire vraiment y rester par après ;-) 

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